Introduction

 Le mouvement bahá'í est maintenant bien connu à travers le monde et le temps est venu où le merveilleux récit, par Nabíl, de ses débuts au fond de la Perse intéressera un grand nombre de lecteurs. Ce récit, écrit avec tant de soin et d'ardeur, est à bien des égards extraordinaire. On y trouve des passages étonnants, et la splendeur du thème central donne à cette chronique non seulement une grande valeur historique, mais encore une grande puissance morale. La lumière en est forte et l'effet d'autant plus intense que l'on dirait une apparition du soleil à minuit. Ce récit est celui des luttes et des martyres. Les scènes poignantes, les incidents tragiques y sont nombreux. La corruption, le fanatisme et la cruauté se liguent contre la cause de la réforme pour la détruire, et le présent volume se termine lorsque le déchaînement de la haine a, semble-t-il, atteint son but et envoyé en exil ou mis à mort tout homme, femme et enfant de Perse qui osaient afficher une sympathie pour les enseignements du Báb.

 Nabíl, ayant lui-même participé à certaines des scènes qu'il raconte, a pris sa plume solitaire pour écrire la vérité au sujet d'hommes et de femmes persécutés sans pitié, et d'un mouvement aussi odieusement attaqué.

 Il écrit avec facilité et, lorsqu'il s'émeut, son style devient vigoureux et vif. Il n'érige pas en système les buts et les enseignements de Bahá'u'lláh, ni de son prédécesseur. Son objectif est, simplement, de retracer les débuts de la révélation bahá'íe et de préserver le souvenir des faits et gestes de ses premiers défenseurs. Il relate une série d'incidents, citant soigneusement ses sources sur presque chaque point. En conséquence, son travail, s'il est moins artistique et philosophique, est de plus grande valeur en tant que récit littéral de ce qu'il savait ou de ce qu'il pouvait découvrir, grâce à des témoins crédibles, quant à l'histoire des débuts de la cause.

 Les points saillants du récit (le personnage saint et héroïque du Báb, chef si doux et si serein, et pourtant ardent, résolu et dominateur; la dévotion de ses disciples, qui faisaient face à l'oppression avec un courage inentamé et souvent avec extase; la rage de prêtres jaloux qui enflammaient, à leurs propres fins, les passions d'une populace avide de sang), sont exprimés dans un langage que tous peuvent comprendre. Mais il n'est pas facile de suivre la narration dans tous ses détails, ni d'apprécier la merveilleuse tâche entreprise par Bahá'u'lláh, et son prédécesseur, sans une certaine connaissance de la situation de l'Église et de l'État en Perse, des habitudes et de l'attitude mentale des gens et de leurs maîtres. Nabíl part de l'hypothèse que tout cela est connu. Il avait lui-même, peu ou prou voyagé au-delà des frontières des empires du Sháh et du Sultán, et il ne lui vint pas à l'esprit d'établir des comparaisons entre sa propre civilisation et les civilisations étrangères. Il ne s'adressait pas aux lecteurs occidentaux. Il était conscient du fait que les matériaux qu'il avait réunis étaient d'une importance dépassant la nation ou l'islám et que, rapidement, ils rayonneraient à la fois vers l'est et vers l'ouest jusqu'à encercler le globe, mais c'était un Oriental écrivant dans une langue orientale pour ceux qui connaissaient cette langue, et le travail unique en son genre qu'il accomplissait avec tant de dévouement était en soi une grande et laborieuse tâche.

 Cependant, il existe en anglais des textes sur la Perse au dix-neuvième siècles; ces ouvrages donneront au lecteur occidental des informations détaillées sur ce sujet. Grâce aux écrits persans qui ont déjà été traduits, ou grâce aux livres de voyageurs européens tels que Lord Curzon, Sir J. Malcolm et de nombreux autres auteurs, le lecteur se fera une image réaliste et nette -bien que peu attrayante- de la situation sordide de cette société, lorsque le Báb introduisit le mouvement au milieu du dix-neuvième siècle.

 Tous les observateurs sont d'accord pour représenter la Perse comme une nation faible et arriérée, se déchirant en raison de pratiques corrompues et d'une bigoterie féroce. L'inefficacité et le malheur, fruits de la dégradation morale, imprégnaient le pays. Du plus élevé jusqu'au plus modeste subalterne n'apparaît chez aucun la capacité de concrétiser les méthodes de réforme, ni même le désir sérieux de les mettre en oeuvre. L'orgueil national prêchait une autosatisfaction grandiose. Un linceul d'immobilisme couvrait tout et une paralysie générale des esprits rendait impossible toute évolution.

 Pour un étudiant en histoire, la dégénérescence d'une nation autrefois puissante et tellement illustre semble extrêmement regrettable. `Abdu'l-Bahá, qui aimait vraiment son pays en dépit de la cruauté accumulée envers Bahá'u'lláh, envers le Báb et envers lui-même, a appelé cette dégénérescence "la tragédie d'un peuple"; et dans un ouvrage intitulé "les Forces mystérieuses de la civilisation" -dans lequel il s'efforçait d'éveiller le coeur de ses compatriotes afin qu'ils entreprennent des réformes radicales,- `Abdu'l-Bahá se lamente de façon poignante sur le destin actuel d'un peuple qui, autrefois, avait poursuivi ses conquêtes à l'est comme à l'ouest, et s'était trouvé à la tête de la civilisation de l'humanité.

 Il écrit que, "dans les temps antérieurs, la Perse était vraiment le coeur du monde et qu'elle étincelait parmi les nations comme un cierge allumé. Sa gloire et sa prospérité pointaient à l'horizon de l'humanité, telle la véritable aurore, diffusant la lumière du savoir et illuminant les nations de l'Orient et de l'Occident. La célébrité de ses rois victorieux parvenait aux oreilles des habitants de la planète à ses deux extrémités. La majesté de son roi des rois rendait humbles les monarques de la Grèce et de Rome. La sagesse de son gouvernement la faisait respecter par les sages; et les chefs des continents façonnaient leurs lois sur sa politique. Les Persans se distinguant parmi les nations de la terre en tant que peuple de conquérants et, à juste titre, en tant qu'objets d'admiration de par leur civilisation et leur savoir, leur pays devint le centre glorieux de toutes les sciences et de tous les arts, la mine de la culture et une source de vertus.

 Comment est-il possible que, en raison du manque de connaissances et de l'absence d'organisation, de la déficience du zèle et de l'ambition de son peuple, ce pays excellent ait permis que les rayons de sa prospérité fussent obscurcis et presque éteints?"

 D'autres auteurs décrivent complètement, eux aussi, la situation malheureuse que rapporte `Abdu'l-Bahá.

 A l'époque où le Báb fit connaître sa mission, le gouvernement du pays était, selon les termes de Lord Curzon, un "État-Église". Aussi vénal, cruel et immoral qu'il fût, il était ouvertement religieux. L'orthodoxie musulmane en était la base et imprégnait jusqu'au coeur à la fois le gouvernement et la vie sociale du peuple. Mais il n'y avait par ailleurs aucune loi, aucun statut ni charte pour orienter les affaires publiques. Il n'y avait pas de Chambre haute ni de Conseil privé, pas de synode, pas de Parlement. Le sháh était un despote, et sa règle arbitraire se traduisait tout au long de l'échelle officielle, du ministre au gouverneur en passant par l'employé le moins important ou par le chef le plus lointain. Il n'existait aucun tribunal civil pour contrôler ou modifier la puissance du monarque ou les pouvoirs qu'il jugeait bon d'accorder à ses subordonnés. Sa parole avait force de loi. Il pouvait faire ce qu'il voulait. C'était à lui de nommer tous les ministres, tous les fonctionnaires et tous les juges. Il avait pouvoir de vie ou de mort, sans appel, sur tous les membres de sa famille et de la cour, civils ou militaires. Le droit d'ôter la vie lui était conféré, à lui seul, de même que toutes les tâches gouvernementales, législatives, exécutives et judiciaires. Ses prérogatives royales n'étaient soumises à aucune loi écrite.

 Des descendants des sháhs se voyaient confier les postes les plus lucratifs à travers le pays et, au fil des générations, on leur confiait également d'innombrables fonctions mineures, jusque dans les coins les plus reculés du royaume, si bien que le pays souffrait de la charge que représentait cette race de bons à rien royaux qui ne devaient leur poste qu'à leur sang royal, et qui ont suscité le proverbe persan selon lequel "les chameaux, les puces et les princes existent partout."

 Même lorsqu'un sháh souhaitait prendre une décision juste et sage au sujet d'un cas qui lui était soumis pour jugement, il lui était difficile de le faire car il ne pouvait avoir confiance en les informations qui lui étaient données. On refusait de l'informer des faits cruciaux, ou bien ceux-ci étaient déformés sous l'influence de témoins intéressés ou de ministres véreux. Le système de corruption avait atteint si profondément la Perse qu'il en était devenu une institution que Lord Curzon décrit dans les termes suivants:

 "J'en viens maintenant à ce qui est le trait cardinal et caractéristique de l'administration iranienne. On peut dire que le gouvernement et la vie elle-même, dans ce pays, consistent en grande partie en un échange de cadeaux. On peut supposer que, dans ses aspects sociaux, cette pratique reflète les sentiments généreux d'un peuple amical, mais il y a en cela un côté absolument non émotif quand, par exemple, vous vous félicitez d'avoir reçu un cadeau, et vous vous apercevez que non seulement vous devez faire au donateur un cadeau de coût équivalent, mais que vous devez aussi rémunérer libéralement le porteur du cadeau (pour qui votre don est très probablement l'unique moyen de subsistance) selon la valeur pécuniaire du présent. Dans ses aspects politiques, la pratique de faire des cadeaux, bien que consacrée par les traditions tenaces de l'Orient, est synonyme d'un système décrit ailleurs en des termes moins agréables. C'est le système qui a prévalu pour le gouvernement de la Perse depuis des siècles, et dont le maintien constitue un obstacle absolu à toute réforme réelle. Du sháh aux subalternes jusqu'en bas de l'échelle, il n'y a guère de fonctionnaire à l'abri des cadeaux, guère de poste qui ne soit confié en échange de cadeaux, guère de revenu qui n'ait été amassé par accumulation de cadeaux. Chaque personne, presque sans exception, de la hiérarchie officielle mentionnée ci-avant n'a dû son poste qu'à un cadeau en argent soit au Sháh, soit à un ministre, soit au gouverneur supérieur en grade grâce auquel il a été nommé. S'il y a plusieurs candidats pour un poste, en toute probabilité celui qui fait l'offre la plus alléchante l'emportera.

 "...Le "madákhil", dont l'exaction sous mille formes différentes n'est égalée que par la multiplicité de son ingéniosité, est en Perse une institution nationale bien-aimée, l'intérêt primordial et la joie de l'existence des Persans. Ce terme remarquable, pour lequel M. Watson écrit qu'il n'y a pas d'équivalent précis en anglais, peut se traduire diversement par commission, pourboire douteux et vol, bénéfice, selon le contexte. Généralement, cela signifie la marge d'avantages personnels, souvent sous forme d'argent qui peut être retirée de n'importe quelle transaction. Une négociation dans laquelle sont concernées deux parties: le donateur et le bénéficiaire, le supérieur et le subordonné, ou même deux fonctionnaires de rang égal, ne peut avoir lieu en Perse sans que la partie présentée comme l'auteur de la faveur accordée ou du service rendu ne demande et ne reçoivent un bénéfice précis en espèces pour ce qu'il a fait ou donné. L'on peut dire évidemment que la nature humaine est à peu près la même partout dans le monde, qu'un système analogue existe, sous une appellation différente, dans notre pays, et que les critiques philosophes retrouvent chez les Persans des hommes et des frères. Dans une certaine mesure, cela est vrai. Mais dans aucun pays du monde que j'aie jamais vu ou dont j'aurais entendu parler, le système n'est si ouvertement cynique, ni si généralisé qu'en Perse. Loin de se limiter au domaine de l'économie interne ou aux transactions commerciales, il pénètre toutes les actions et inspire la plupart des actes de la vie. Du fait de ce système, on peut dire que la générosité ou la prestation de services gratuits ont été effacées, en Perse, de la catégorie sociale, et la cupidité a été élevée en un principe dictant la conduite des hommes.... Grâce à cela, du souverain aux sujets, on institue une progression arithmétique des butins: chaque personne de cette gamme descendante se rémunérant auprès de la personne immédiatement inférieure à elle dans la hiérarchie, et le malheureux paysan étant la dernière victime. Il n'est pas surprenant, dans ces conditions, que les postes officiels soient la route générale vers la richesse et qu'il y ait des cas fréquents d'hommes qui, partis de rien, se trouvent résider dans une magnifique demeure, entourés d'une foule de personnes attachées à leur service, et vivant dans un style princier. "Profitez au mieux tant que vous le pouvez" est la règle qu'adoptent la plupart des gens lorsqu'ils prennent leurs fonctions dans la vie publique. Et l'esprit populaire ne s'oppose pas à un tel comportement; l'estime envers quelqu'un qui, en ayant la possibilité, n'a pas rempli ses poches, est à son sens l'inverse d'un compliment. Personne ne pense à ceux qui souffrent, aux dépens de qui, en fin de compte, on a retiré les éléments de ces "madákhils" successifs alors que la sueur de leurs front a nourri la richesse gaspillée en maisons de campagne luxueuses, en curiosités européennes et en énormes suites de serviteurs."

 Lire ce qui précède revient à percevoir d'une certaine manière la difficulté de la mission du Báb; lire ce qui suit amène à comprendre les dangers auxquels il eut à faire face et à se préparer au récit de violences et d'actes d'une affreuse cruauté.

 "Avant de quitter le sujet des lois persanes et de leur application, permettez-moi d'ajouter quelques mots à propos des peines et des prisons. Rien n'est plus choquant pour le lecteur européen qui, cheminant à travers les pages, illustrées de crimes et éclaboussées de sang, de l'histoire perse au cours du dernier siècle et -heureusement à un moindre degré, en ce siècle-ci,- que le récit de punitions barbares et de tortures abominables, témoignant alternativement de l'âpreté de brutes et de l'ingéniosité de démons. Le caractère persan a toujours été astucieux et insensible à la douleur; et il a trouvé dans le domaine des exécutions judiciaires une large place pour l'exercice de ces deux imperfections. Jusqu'à une période toute récente, qui déborde largement sur le règne actuel, les prisonniers condamnés ont été crucifiés, tués à coups de fusil, enterrés vifs, empalés, ont eu les pieds ferrés comme les sabots des chevaux (supplice des brodequins), ont été écartelés après avoir été attachés à la cime de deux arbres ployés remis ensuite dans leur position naturelle, transformés en torches humaines, écorchés vifs."

 "Dans un système de gouvernement à deux faces, tel que celui dont je viens de faire la description, -à savoir une administration dont chaque acteur est à la fois celui qui donne et celui qui reçoit un pourboire, et une procédure judiciaire sans lois et sans Cour de justice,- on comprend facilement qu'il n'existe guère de confiance dans le gouvernement et qu'il n'y ait pas de sentiment personnel du devoir ni d'orgueil de l'honneur, pas de confiance mutuelle ni de coopération (sauf au service du mal), pas d'infamie à être découvert après un forfait, pas de crédit pour la vertu et, par-dessus tout, pas d'esprit national ni de patriotisme."

 Dès le début, le Báb a dû imaginer l'accueil que feraient ses compatriotes à son enseignement et le sort qui l'attendait aux mains des mullás. Mais il ne permit pas à des craintes personnelles de l'empêcher d'énoncer franchement ses vues ni de présenter ouvertement sa cause. Les innovations qu'il proclame, bien que strictement religieuses, étaient draconiennes; l'annonce de sa propre identité, étonnante et remarquable. Il se fit connaître en tant que Qá'im, le Prophète supérieur ou Messie promis depuis si longtemps et si passionnément attendu par le monde musulman. Il ajouta à cette déclaration qu'il était également la Porte (c'est-à-dire le Báb) à travers laquelle une Manifestation plus importante que lui devait pénétrer dans le royaume des hommes.

 S'alignant ainsi sur les traditions de l'islám et apparaissant comme l'accomplissement d'une prophétie, il entra en conflit avec ceux qui avaient des idées fixes et bien ancrées (différentes des siennes) sur ce que voulaient dire ces prophéties et ces traditions. Les deux grandes sectes persanes de l'islám, le shiisme et le sunnisme, attachaient toutes deux une importance vitale au dépôt de leur foi, mais n'étaient pas d'accord sur le contenu de celle-ci, ni sur sa signification. Les shí'ahs, dont les doctrines furent à l'origine du mouvement bábí, croyaient qu'après l'ascension du grand prophète Muhammad, lui succéda une lignée de douze Imáms. Chacun de ceux-ci, pensaient-ils, était spécialement doté par Dieu de dons et de pouvoirs spirituels, et avaient droit à l'obéissance sans faille des fidèles. Chacun d'entre eux devait sa nomination non pas au choix populaire, mais à son prédécesseur dans cette fonction. Le douzième et dernier de ces guides inspirés fut Muhammad, appelé par les shí'ahs "Imám-Mihdí"; Hujjatu'lláh (la Preuve de Dieu), Baqíyyatu'lláh (le Vestige de Dieu) et Qá'im-i-Al-i-Muhammad (celui qui sera issu de la famille de Muhammad)". Il prit ses fonctions d'Imám en l'an 260 après l'hégire, mais disparut immédiatement de la vue des fidèles, et ne communiqua avec ses adeptes que grâce à un intermédiaire choisi et connu sous le nom de Porte. Quatre de ces Portes se succédèrent, chacune nommée par son prédécesseur avec l'approbation de l'Imám; mais lorsqu'au quatrième, Abu`l-Hasan-`Alí, il fut demandé par les fidèles, avant sa mort, de dire le nom de son successeur, il refusa, déclarant que Dieu avait un autre projet. A sa mort, toute communication entre l'Imám et ses fidèles fut donc interrompue. Et bien qu'entouré d'un groupe d'adeptes, il vit encore et attend en quelque retraite mystérieuse, il ne reprendra des relations avec son peuple que lorsqu'il viendra au pouvoir pour établir à travers le monde une ère messianique.

 Les súnnís, par contre, ont une vue moins exaltée de la fonction de ceux qui ont succédé au grand Prophète. Ils considèrent la vice-royauté comme une question plus matérielle que spirituelle. A leurs yeux, le khalif est le défenseur de la foi, et il tient sa nomination du choix et de l'approbation du peuple.

 Aussi importantes que soient ces différences, les deux sectes sont cependant d'accord pour attendre une Manifestation double. Les shí'ahs cherchent le Qá'im qui arrivera quand le temps sera venu, et également le retour de l'Imám Husayn. Les súnnís attendent l'apparition du Mihdí et "le retour de Jésus-Christ". Lorsqu'au début de sa mission, le Báb, reprenant la tradition des shí'ahs proclama sa fonction sous le double titre d'abord du Qá'im et ensuite de la Porte -ou du Báb,- certains mahométans comprirent mal cette deuxième référence. Ils imaginèrent qu'il déclarait être une cinquième Porte, successeur d'Abu`l-Hasan-`Alí. Ce qu'il avait dit, en réalité, comme il l'annonça clairement lui-même, était très différent. Il était le Qá'im; mais le Qá'im, quoique grand prophète, était en attendant une Manifestation postérieure et plus grande, comme Saint-Jean-Baptiste par rapport au Christ. Il était l'avant-coureur de quelqu'un encore plus grand que lui. Lui devait diminuer; le puissant devait augmenter. Et de même que Saint-Jean-Baptiste fut le héraut ou la Porte du Christ, de même le Báb fut le héraut ou la Porte du Bahá'u'lláh.

 Il y a de nombreuses traditions authentiques qui prouvent que le Qá'im, lors de son apparition, apporterait avec lui des lois nouvelles et, ainsi, abrogerait l'islám. Mais ce n'est pas ainsi que l'entendaient les membres de la hiérarchie officielle. Ils s'attendaient avec confiance à ce que l'avènement promis ne remplace pas l'ancienne révélation par une révélation nouvelle et plus riche, mais qu'il approuve et fortifie le système dont ils étaient les fonctionnaires. Ils pensaient que cet avènement rehausserait énormément leur prestige personnel, étendrait leur autorité au loin à travers les nations et leur gagnerait l'hommage réticent mais abject de toute l'humanité. Lorsque le Báb révéla son Bayán, proclama un nouveau code de loi religieuse et institua, par le précepte et par l'exemple, une réforme morale et spirituelle profonde, les prêtre pressentirent un danger mortel. Ils voyaient leur monopole mis en cause, leurs ambitions menacées, leur propre vie et leur propre conduite prises à partie. Ils se soulevèrent contre lui en une sainte indignation. Ils déclarèrent devant le sháh et devant tout le peuple que cet orgueilleux était un ennemi de la bonne éducation, un séditieux de l'islám, un traître à Muhammad et un péril non seulement pour la sainte Église, mais pour l'ordre social et pour l'État lui-même.

 La cause du rejet et de la persécution du Báb fut, dans son essence, la même que celle du rejet et de la persécution du Christ. Si Jésus n'avait pas amené un Nouveau Livre, s'il n'avait fait que réitérer les principes spirituels enseignés par Moïse tout en gardant les règles de Moïse, il aurait pu, en tant que simple réformateur moral, échapper à la vengeance des scribes et des pharisiens. Mais proclamer qu'une partie de la loi mosaïque, et même les ordonnances matérielles ayant trait au divorce et au respect du sabbat, pouvaient être modifiées -et modifiées par un prédicateur non ordonné du village de Nazareth- cela, c'était menacer les intérêts des scribes et des pharisiens eux-mêmes et, du fait qu'ils étaient les représentants de Moïse et de Dieu, c'était un blasphème contre le Tout-Puissant. Dès que la position de Jésus fut comprise, sa persécution commença. Comme il refusait de céder, il fut mis à mort.

 Pour des raisons exactement parallèles, le Báb fut à l'origine attaqué par l'Église dominante qui cherchait à extirper la foi afin de conserver ses avantages acquis. Et pourtant, même dans ce pays sombre et fanatique, les mullás (comme les scribes en Palestine dix-huit siècles plus tôt) ne trouvèrent pas très facilement un prétexte plausible à avancer, pour exécuter celui qu'ils pensaient être leur ennemi.

 Le seul récit connu de la visite d'un Européen au Báb appartient à la période de sa persécution, lorsqu'un médecin anglais résidant à Tabríz, le docteur Cormick, fut convoqué par les autorités persanes pour se prononcer sur l'état mental du Báb. La lettre du docteur, adressée à un confrère de la mission américaine en Perse, a été publiée par le professeur E.G. Browne dans "Materials for the Study of the Bábí Religion" (Matériaux pour l'étude de la religion bábíe). "Vous me demandez," écrit le docteur, "quelques détails sur mon entrevue avec le fondateur de la secte dite du Báb. Rien d'important ne transpira de cette entrevue, car le Báb savait que j'avais été envoyé avec deux docteurs persans pour voir s'il était sain d'esprit ou simplement fou, pour décider de la question de savoir s'il devait être mis à mort ou non. Sachant cela, il était réticent pour répondre à toute question qu'on lui posait. A toutes les demandes, il nous regardait d'un air doux en psalmodiant, je suppose, quelques hymnes, d'une voix basse et mélodieuse. Deux autres siyyids, ses amis intimes, étaient également présents (ils furent, par la suite, mis à mort avec lui) et, en outre, deux fonctionnaires du gouvernement. Il ne daigna répondre qu'à moi lorsque je dis que je n'étais pas musulman et que je souhaitais apprendre quelque chose de sa religion, car je serais peut-être enclin à l'adopter. Il me considéra très intensément quand je dis cela, et répondit qu'il n'avait aucun doute sur le fait que les Européens se convertiraient tous à sa religion. Notre rapport au sháh, à ce moment-là, fut de nature à épargner sa vie. Il fut mis à mort peu de temps après, sur l'ordre de l'amir-nizám, Mírzá-Taqí Khán. A la suite de notre rapport, il reçut la bastonnade; au cours de ce traitement un farrásh, intentionnellement ou non, le frappa au visage avec le bâton destiné à lui frapper les pieds; il s'en suivit une grande plaie et l'enflure de la figure. Lorsqu'on lui demanda s'il fallait quérir un chirurgien persan pour le soigner, il exprima le désir qu'on me fasse venir, et je le soignai donc pendant quelques jours mais, dans les entrevues qui suivirent, je ne pus jamais obtenir de conversation confidentielle, car les gens du gouvernement se trouvaient toujours présents du fait qu'il était prisonnier. C'était un homme très doux et d'aspect délicat, plutôt petit de taille, les cheveux très clairs pour un Persan, s'exprimant d'une voix douce et mélodieuse qui me frappa beaucoup. Étant siyyid, il était vêtu des habits de cette secte, comme ses deux compagnons. En fait, sa physionomie et son comportement influençaient beaucoup en sa faveur. De sa doctrine je n'entendis rien de sa bouche, bien que l'idée se fît jour qu'il existait dans sa religion un certain rapprochement avec le christianisme. Des menuisiers arméniens, envoyés dans la prison pour y faire des réparations, le virent lire la Bible sans prendre le soin de s'en cacher mais, au contraire, en la leur lisant. Il est tout à fait certain que le fanatisme musulman vis-à-vis des chrétiens, n'existe pas dans sa religion, ni les restrictions pour les femmes telles qu'elles existent actuellement."

 Telle fut l'impression faite par le Báb sur un Anglais cultivé. Et aussi loin que l'influence de sa personnalité et de son enseignement se soit, depuis, répandue en Occident, il n'existe aucun autre récit rapportant qu'il ait été observé ou vu par des yeux européens.

 Ses qualités étaient si exceptionnelles par leur noblesse et leur beauté, sa personnalité si douce et cependant si forte, son charme naturel se combinait avec un tel tact et une telle réflexion que, après sa déclaration, il devint rapidement en Perse un personnage très populaire. Il s'alliait presque tous ceux avec qui il entrait en contact personnel, convertissait souvent ses geôliers à sa foi et, des gens mal disposés à son égard, il faisait des amis admiratifs.

 Réduire au silence un tel homme sans encourir une certaine haine publique n'était pas très facile, même dans la Perse du milieu du siècle dernier. Mais avec ses adeptes, il en allait tout autrement.

 Les mullás rencontraient là peu de raisons d'atermoiement et n'avaient pas besoin de faire des plans. La bigoterie des musulmans, depuis le sháh jusqu'en bas de la hiérarchie, pouvait facilement être éveillée à l'encontre de tout développement religieux. Les adeptes du Báb pouvaient être accusés de déloyauté envers le sháh, et l'on pouvait attribuer leurs activités à de noirs desseins politiques. En outre, les fidèles du Báb étaient déjà nombreux, certains étaient dans l'aisance, d'autres étaient riches, mais peu nombreux étaient ceux qui avaient des biens que des voisins envieux pouvaient être poussés à convoiter. S'appuyant sur la peur ressentie par les autorités et sur les basses passions nationales de fanatisme et de cupidité, les mullás commencèrent une campagne de vexation et de spoliations qu'ils poursuivirent avec une férocité implacable jusqu'à ce qu'ils estiment avoir complètement atteint leur but.

 De nombreux incidents se rapportant à cette malheureuse histoire sont relatés par Nabíl; entre autres, les événements survenus dans les villes de Mázindarán, Nayríz et Zanján sont remarquables en raison des épisodes extraordinaires de l'héroïsme des adeptes du Báb aux abois. En ces trois occasions, un certain nombre de ces fidèles, en situation désespérée, abandonnèrent de concert leurs demeures, se retirèrent dans une retraite choisie et, érigeant des ouvrages défensifs autour d'eux, défièrent en armes une poursuite ultérieure. Pour tout témoin impartial, il était évident que les allégations des mullás invoquant un motif politique étaient fausses. Les adeptes du Báb se déclaraient toujours prêts -s'il recevaient l'assurance de n'être plus molestés pour leurs croyances religieuses- à retourner pacifiquement à leurs occupations civiles. Nabíl insiste sur le soin qu'ils prenaient de s'abstenir de toute agression. Ils combattaient pour leur vie avec une habileté et une force certaine; mais ils n'attaquaient pas. Même au milieu d'un conflit féroce ils ne désiraient pas retirer un avantage ni frapper un coup non nécessaire.

 `Abdu'l-Bahá est cité dans le "Traveller's Narrative" (le Récit du voyageur") pages 34-35, comme faisant la déclaration suivante sur l'aspect moral de leur action:

 "Le ministre Mírzá Taqí Khán, dans le plus grand arbitraire, sans avoir reçu aucune instruction ni demandé aucune autorisation, envoya en toutes directions des ordres pour punir et châtier les adeptes du Báb. Les gouverneurs et les magistrats cherchèrent un prétexte pour amasser des richesses et les fonctionnaires, quant à eux, un moyen d'obtenir des profits; des docteurs célèbres, du haut de leur chaire, invitèrent les gens à perpétrer une tuerie générale; les puissances de la religion et de la loi civile s'allièrent et s'efforcèrent de déraciner et de détruire ce peuple. Cependant, ce dernier n'avait pas encore acquis une bonne connaissance de ce qui était juste et utile dans les principes fondamentaux et les doctrines cachées des enseignements du Báb et il connaissait mal ses devoirs. Ses conceptions et ses idées étaient encore fidèles à la mode antérieure, sa conduite et son comportement, conformes aux anciens usages. De plus, le chemin pour s'approcher du Báb était fermé, et la flamme des difficultés était visiblement brillante de toutes parts. Sur l'injonction des plus célèbres docteurs, le gouvernement et même le commun du peuple avaient, avec une puissance irrésistible, inauguré la spoliation et le pillage de tous côtés et s'étaient mis à punir, à torturer, à tuer et à spolier dans le but d'éteindre cette ardeur et de flétrir ces pauvres âmes. Dans les villes où il n'y avait qu'un nombre limité d'adeptes du Báb, ils eurent tous les mains attachées, ils furent tués par l'épée, alors que dans les villes où ils étaient nombreux, ils se dressèrent pour se défendre, conformément à leurs anciennes croyances, étant donné qu'il leur était impossible de se renseigner sur leurs devoirs et que toutes les portes étaient fermées."

 Lorsque, quelques années plus tard, Bahá'u'lláh proclama sa mission, en affirmant: "il vaut mieux être tué que tuer", il ne laissa guère de place à l'incertitude quant à la loi de sa révélation dans une telle situation.

 Quelque forme de résistance qu'aient offerte les adeptes du Báb, à un endroit ou à un autre, elle se montra inefficace. Ils furent submergés par le nombre. Le Báb lui-même fut extrait de sa cellule et exécuté. De ses principaux disciples qui affirmaient leur croyance en lui, pas une seule âme ne fut laissée vivante excepté Bahá'u'lláh qui, avec sa famille et une poignée d'adeptes dévoués, fut dépouillé, contraint à l'exil et à la prison en terre étrangère.

 Mais le feu, quoiqu'apaisé, n'était pas éteint. Il brûlait dans le coeur des exilés qui l'emportèrent de pays en pays à mesure qu'ils voyageaient. Même en son pays d'origine, la Perse, il avait pénétré trop profondément pour être éteint par la violence physique, et il brûlait encore dans le coeur des gens, n'attendant qu'un souffle de l'esprit pour s'attiser en une conflagration consumant tout.

 La seconde et plus grande manifestation de Dieu fut proclamée, en accord avec la prophétie du Báb, à la date qu'il avait prévue. Neuf ans après le commencement de la révélation du Báb, c'est-à-dire en 1853, Bahá'u'lláh, dans certaines de ses odes, fit allusion à son identité et à sa mission et, dix ans plus tard, quand il résidait à Baghdád, il déclara à ses compagnons que lui-même était le Promis

 C'est alors que le grand mouvement dont le Báb avait préparé la voie commença à montrer la pleine étendue et la magnificence de son pouvoir. Quoique Bahá'u'lláh lui-même eût vécu et fût mort en exil et en prison, et qu'il fût connu seulement de quelques Européens, ses épîtres proclamant le nouvel avènement furent adressées aux grands dirigeants des deux hémisphères, depuis le sháh de Perse jusqu'au pape et au président des États-Unis. Après son décès, son fils `Abdu'l-Bahá apporta en personne la nouvelle en Égypte et jusqu'au bout du monde occidental. 'Abdu'l-Bahá se rendit en Angleterre, en France, en Suisse, en Allemagne et en Amérique, annonçant partout qu'une fois de plus les cieux s'étaient ouverts et qu'une nouvelle dispensation était révélée pour bénir les fils des hommes. Il mourut en novembre 1921; et à ce jour le feu qui, un temps, semblait avoir été éteint pour toujours, a recommencé à brûler dans toutes les régions de la Perse, s'est installé sur le continent américain et a pris possession de tous les pays du monde. Autour des Écrits sacrés de Bahá'u'lláh et des propositions d'`Abdu'l-Bahá, faisant autorité, se développe une grande abondance d'écrits, de commentaires ou de témoignages. Les principes humanitaires énoncés par Bahá'u'lláh, il y a plusieurs décennies, dans l'Orient le plus sombre, et mis en forme par lui en un plan cohérent, sont, l'un après l'autre, adoptés par un monde, ignorant d'où ils viennent, comme les marques d'une civilisation qui progresse. Et le sentiment que l'humanité a rompu avec le passé et que les vieux préceptes ne lui permettront pas de traverser les conditions critiques du présent a rempli d'incertitude et de malaise tous les hommes qui pensent, sauf ceux qui ont appris à trouver dans l'histoire de Bahá'u'lláh la signification de tous les prodiges et présages de notre époque.

 Près de trois générations ont passé depuis le début du mouvement. Tous ses premiers adhérents qui ont échappé à l'épée ou au pal sont depuis longtemps décédés suivant les lois de la nature. La porte de l'information contemporaine sur ses deux grands chefs et sur leurs héroïques disciples est fermée pour toujours. La chronique de Nabíl, qui constitue un minutieux assemblage de faits accomplis dans l'intérêt de la vérité, et qui fut terminée alors que Bahá'u'lláh était encore en vie, possède à présent une valeur unique. Né en Perse, dans le village de Zarand, le dix-huitième jour de safar, en l'an 1247, après l'hégire, l'auteur avait treize ans lorsque le Báb déclara sa mission. Quoiqu'il ne fût qu'un jeune garçon à cette époque, il se préparait à partir pour Shaykh Tabarsí et à rejoindre les partisans de Mullá Husayn quand la nouvelle du massacre des adeptes du Báb, traîtreusement perpétré, l'empêcha de réaliser son dessein. Il déclara dans son récit qu'il rencontra, à Tihrán, Hájí Mírzá Siyyid `Alí, frère de la mère du Báb, qui était alors tout récemment revenu d'une visite au Báb dans la forteresse de Chihíq; et, pendant de nombreuses années, il fut un proche compagnon du secrétaire du Báb, Mírzá Ahmad.

 Il signala la présence de Bahá'u'lláh à Kirmánsháh et à Tihrán avant la date de l'exil en `Iráq, et fut ensuite attaché à sa personne à Baghdád et à Andrinople de même que dans la ville-prison d'`Akká (Saint-Jean-d'Acre). Il fut envoyé en mission plus d'une fois en Perse pour promouvoir la cause et encourager les croyants dispersés et persécutés, et il vivait à `Akká quand Bahá'u'lláh s'éteignit en 1892. La façon dont il mourut fut pathétique et lamentable, car il fut si terriblement affecté par la mort du grand Bien-Aimé que, terrassé par le chagrin, il se noya dans la mer, et son cadavre fut rejeté par les flots sur le rivage, près de la ville d'`Akká.

 Sa chronique fut entreprise en 1888, date à laquelle il eut le concours personnel de Mírzá Músá, frère de Bahá'u'lláh. Elle fut terminée en un an et demi environ, et certaines parties du manuscrit furent revues et approuvées par Bahá'u'lláh, les autres par `Abdu'l-Bahá.

 L'ouvrage complet comporte l'histoire du mouvement jusqu'à la mort de Bahá'u'lláh en 1892.

 La première partie de cette narration, se terminant avec l'expulsion de Bahá'u'lláh de Perse, est contenue dans le présent volume. Son importance est évidente. Elle sera lue moins pour les quelques passages émouvants d'action qu'elle contient, ou même pour ses nombreuses descriptions d'héroïsme et de foi inébranlable, que pour la signification permanente de ces événements, dont elle donne une relation aussi remarquable.

Dédicace

 La Maison Universelle de Justice a confirmé en 1980 que l'essai ci-dessus, formant la première partie de cette introduction, a été écrit, à la demande formelle de Shoghi Effendi, par le révérend chanoine George Townshend, M.A., chanoine de la cathédrale Saint Patrick à Dublin qui, après avoir quitté l'Église a été nommé Main de la cause de Dieu.

 Dans son "Acknowledgment", Shoghi Effendi le désigne comme "un correspondant anglais".
 L'état de décadence de la perse au milieu du dix-neuvième siècle
A. Les souverains Qájár

 "En théorie, le roi peut faire ce qu'il veut; sa parole fait loi. Le proverbe qui dit que "La loi des Mèdes et Perses ne change pas" était simplement une périphrase pour décrire l'absolutisme du souverain. Il nomme et il peut révoquer tous les ministres, les fonctionnaires et les juges. Sans référer à aucun tribunal, il a le pouvoir de vie et de mort sur sa propre famille, sur ses proches ainsi que sur les fonctionnaires civils et militaires qu'il emploie. Les biens de ces personnes, si elles tombent en disgrâce ou si elles sont exécutées, lui reviennent. Le droit de mettre à mort lui revient exclusivement, mais peut être délégué à des gouverneurs ou à des subalternes. Tous les biens qui n'ont pas été précédemment accordés par la couronne ou achetés -tous les biens, en fait, dont la propriété légale ne peut être établie- lui appartiennent et il peut en disposer comme il l'entend. Tous les droits ou privilèges, -tels que la réalisation de travaux publics, l'exploitation des mines, l'établissement de télégraphes, de routes, de chemins de fer, de tramways, etc., l'exploitation, en fait, de n'importe laquelle des ressources du pays,- lui sont conférés et doivent lui être achetés avant d'être assumés par d'autres. En sa personne se mêlent les trois fonctions du gouvernement: législative, exécutive et judiciaire. Il ne lui est imposé aucune obligation sinon l'observance des formes extérieures de la religion nationale. Il est le pivot sur lequel repose tout le mécanisme de la vie publique.

 "C'est cela, en théorie et jusque récemment en pratique, le caractère de la monarchie persane. Et aucune de ces hautes prétentions n'a été ouvertement abandonnée. Le langage dans lequel le sháh s'adresse à ses sujets et dans lequel ceux-ci s'adresse à lui le ton orgueilleux d'un Artaxerxès ou d'un Darius parlant aux millions de ses sujets, et que l'on peut encore lire, gravé sur les murs de rochers et sur les tombes. Il reste le Sháhinsháh ou roi des rois, le Zillu'lláh ou ombre de Dieu, le Qibliy-i-`Alam ou centre de l'univers; "Exalté comme la planète Saturne; puits de science; chemin du ciel; souverain sublime dont l'étendard est le soleil, dont la splendeur est celle du firmament; monarque d'armées aussi nombreuses que les étoiles." Pourtant, le sujet persan aurait pu faire sien le précepte de Sa`adí selon lequel "le vice approuvé par le roi devient vertu; rechercher un avis opposé équivaut à se tremper les mains dans son propre sang." La marche du temps n'a imposé au sháh ni Conseil religieux ni Conseil séculier, ni ulamá, ni Sénat. Aucune institution élue et représentative de nature irrévérencieuse n'a fait irruption sur la scène. Il n'existe aucune restriction écrite aux prérogatives royales.

 "...L'auréole divine qui entoure le trône de Perse est telle que non seulement le sháh n'assiste jamais aux dîners d'État ni ne mange à table avec ses sujets, à l'unique exception près du banquet de ses principaux parents de sexe masculin à Naw-rúz, mais encore que l'attitude et le langage adoptés envers lui-même par ses ministres les plus proches sont ceux d'une obéissance et d'une adulation serviles. "Que je sois votre sacrifice, asile de l'univers" est la façon courante de s'adresser à lui qu'adoptent ses sujets, même ceux du plus haut rang. Dans son entourage, il n'y a personne pour lui dire la vérité ou pour lui donner un avis impartial. Il est probable que les ministres des Affaires étrangères sont presque les seules personnes de qui il apprend les faits réels ou reçoit des avis sincères, bien qu'intéressés. Avec les meilleures intentions du monde, pour entreprendre de grands projets ou pour l'amélioration de son pays, il n'a que peu ou pas du tout de contrôle sur l'exécution d'une entreprise une fois qu'il l'a déléguée et qu'elle est devenue le jeu de fonctionnaires corrompus ne recherchant que leur propre intérêt. La moitié des crédits votés avec son consentement n'arrivent jamais à destination, mais restent dans toutes les poches intermédiaires avec lesquelles l'astuce professionnelle les met en contact temporaire; la moitié des projets autorisés par le sháh ne sont jamais réalisés, le ministre ou le fonctionnaire responsable faisant confiance aux caprices oublieux du souverain, qui ne s'apercevra pas de sa négligence du devoir.

 "...Il y a un siècle encore régnait le système abominable consistant à ôter la vue aux aspirants éventuels au trône, à infliger des mutilations sauvages, à imposer des captivités à vie, à perpétrer des massacres sans discernement et des tueries systématiques. Les disgrâces n'étaient pas moins soudaines que les promotions, et la mort était souvent concomitante de la disgrâce.

 "...Fath-`Alí Sháh...et ses successeurs après lui, se sont montrés si extraordinairement prolifiques en héritiers mâles que la continuité de la dynastie a été assurée; et il n'y a probablement pas de famille régnante au monde qui, en l'espace de cent ans, se soit multipliée jusqu'à atteindre de telles dimensions, si ce n'est la race royale de Perse...Ni par le nombre de ses femmes ni par celui de sa progéniture, le sháh, bien qu'indubitablement un homme s'intéressant à la famille, ne peut être comparé à son arrière-grand-père Fath-`Alí Sháh. C'est à la haute opinion dans laquelle sont universellement tenues les capacités de ce monarque que l'on doit attribuer, j'imagine, les estimations divergentes, que l'on trouve dans les ouvrages sur la Perse, du nombre de ses concubines et de ses enfants. Le colonel Drouville, en 1813, le crédite de 700 femmes, 64 fils et 125 filles. Le colonel Stuart, qui se trouvait en Perse dans l'année qui a suivi la mort de Fath-`Alí, lui attribue 1000 femmes et 105 enfants...Madame Dieulafoy cite aussi les 5000 descendants, mais les fait vivre 50 ans plus tard (ce qui a l'air plus probable)...L'estimation publiée dans le Násikhu't-Tavárikh, grand ouvrage historique persan moderne, fixe à plus de 1000 le nombre de femmes de Fath-`Alí et à 260 le nombre de ses descendants, dont 110 ont survécu à leur père, d'où le proverbe persan bien connu: "Les chameaux, les puces et les princes existent partout."...Aucune famille royale n'a jamais fourni une illustration plus exemplaire de ce que dit l'Écriture: "Au lieu de tes parents tu auras des enfants, dont tu pourras faire des princes dans tous les pays"; car il n'y avait guère en Perse de "gouvernorat" ni de poste comportant des émoluments qui ne soit occupé par l'un des petits princes de cette ruche; et, à ce jour, les myriades de sháh-zádihs, ou descendants du roi, sont une parfaite malédiction pour le pays, bien qu'un grand nombre de ces malheureux rejetons de la royauté qui consomment en allocations annuelles et en pensions une large partie du revenu national, remplissent actuellement des fonctions très inférieures en tant que télégraphistes, secrétaires, etc. Fraser a fait une peinture très nette des malheurs causés au pays il y a cinquante ans (1842) par cette "race de fainéants royaux" qui envahissent les portes du gouvernement non seulement de chaque province, mais encore de tout bulúk ou district, ville ou village; chacun d'entre eux entretenait une cour et un harem immense et ils se jetaient sur le pays comme un essaim de sauterelle...Fraser, passant par l'Adhirbáyján en 1834 et observant les résultats calamiteux dans le système duquel Fath-`Alí Sháh avait réparti sa colossale progéniture mâle dans chaque poste gouvernemental à travers le pays, remarque: "La conséquence la plus manifeste de cet état de choses est une haine intégrale et universelle de la race Qájár; c'est le sentiment prévalant dans chaque coeur et le thème de chaque conversation."

 "...De même que, au cours de ses voyages en Europe, il (Násiri'd-Dín Sháh) rassembla un grand nombre de ce qui apparaissait à l'esprit oriental comme des curiosités extraordinaires mais qui, depuis lors, ont été entassées dans les divers appartements du palais ou mises de côté et oubliées, de même, dans le domaine plus vaste de la politique nationale et de l'administration, entreprend-il continuellement de pousser à de nouvelles réalisations ou inventions qui, lorsque son caprice a été satisfait, sont négligées ou laissées de côté. Une semaine, c'est le gaz; une autre, l'éclairage électrique. Une fois, c'est un collège militaire, une autre fois, un hôpital militaire. Aujourd'hui, c'est un uniforme russe; hier, c'était un cuirassé allemand pour le golfe Persique. Un nouveau décret sur l'armée est publié cette année; un nouveau code de lois est promis pour l'année prochaine. Rien ne sort de ces brillants projets, et les débarras du palais ne sont pas moins remplis de mécanismes cassés et de bric-à-brac mis au rancart que les étagères des bureaux du gouvernement ne le sont de réformes avortées et d'échecs sans issue.

 "...Dans une chambre haute du même pavillon, Mírzá Abu'l-Qá'im-Maqám, ou Grand vazír de Muhammad Sháh (père du monarque actuel) fut étranglé en 1835, sur ordre de son maître royal, qui suivit en cela l'exemple de son prédécesseur et dont l'exemple fut dûment suivi par son fils. Il doit être rare dans l'Histoire de trouver trois souverains qui ont mis à mort, pour de simples raisons de jalousie, les trois ministres qui, selon le cas, les ont portés sur le trône ou remplissaient au moment de leur chute les fonctions les plus hautes de l'État. Telle fut la triple distinction des Sháhs Fath-`Alí, Muhammad et Násiri'd-Dín.

 B. Le gouvernement

 "Dans un pays si arriéré au point de vue constitutionnel, si pauvre en formes légales, en statuts et en chartes, si fermement stéréotypé dans les traditions immémoriales de l'Orient, l'élément personnel est, comme on peut s'y attendre, largement prépondérant; et le gouvernement de la Perse n'est guère autre chose que l'exercice arbitraire de l'autorité au moyen d'une série d'unités dans l'échelle descendante, qui va du souverain aux chefs des petits villages. Le seul frein agissant sur les subalternes est la crainte de leurs supérieurs, moyen qui généralement les calme; sur les grades élevés, c'est la crainte du souverain, qui n'est pas toujours sourd à cette méthode de pacification; et sur le souverain lui-même, la crainte, non pas de l'opinion intérieure mais de l'opinion étrangère telle qu'elle est représentée par les critiques hostiles de la presse européenne....Le sháh, en fait, peut être considéré à l'heure présente comme le meilleur spécimen existant d'un despote modéré; car, dans les limites indiquées ci-dessus, il est pratiquement irresponsable et omnipotent. Il a la maîtrise absolue sur la vie et les biens de tous ses sujets. Ses fils n'ont pas de pouvoir indépendant et, en un clin d'oeil, ils peuvent être réduits à l'impuissance ou à la mendicité. Les ministres sont promus ou dégradés selon le bon plaisir royal. Le souverain assure seul l'exécutif, et tous les fonctionnaires lui sont soumis. Aucun tribunal civil n'existe pour contrôler ou modifier ses prérogatives.

 "...Sir J. Malcolm, dans son "Histoire", écrit au début du siècle ce qui suit concernant le caractère général et les qualités des ministres de la cour de Perse: "Les ministres et les principaux fonctionnaires de la cour sont presque toujours des gens aux bonnes manières, compétents pour les questions relatives à leurs tâches respectives, à la conversation agréable, au caractère doux et à l'observation très fine; mais, en général, ces qualités agréables et utiles sont tout ce qu'ils possèdent. Et l'on ne doit d'ailleurs pas s'attendre à de la vertu ou à des connaissances libérales chez des hommes qui gaspillent leur vie à respecter les formes, dont les moyens de subsistance proviennent des sources les plus corrompues, dont les occupations sont des intrigues qui ont toujours le même objet: se sauvegarder soi-même ou ruiner les autres, qui ne peuvent, sans encourir de danger, parler un langage autre que celui de la flatterie, de la tromperie, et qui, en bref, sont condamnés par leur position à être vénaux, faux et riches de subterfuges. Il y a en Perse, sans aucun doute, un grand nombre de ministres qu'il serait injuste de classer dans cette catégorie générale; or, même les plus distingués par leurs vertus et leurs talents ont été contraints, dans une certaine mesure, à accommoder leurs principes à leur état; et, à moins que la confiance témoignée par leur souverain ne les ait débarrassés de la crainte de leurs rivaux, la nécessité les a forcés à pratiquer la servilité et la dissimulation, en désaccord avec la vérité et l'intégrité qui, seules, peuvent constituer le fondement du respect que tous sont disposés à accorder aux hommes grands et bons." Ces observations sont empreintes de la perspicacité et de la justice caractéristiques de leur auteur distingué, et l'on peut craindre qu'elles ne soient valables, dans une grande mesure, tant pour la génération actuelle que pour les générations anciennes."

 C. Le peuple

 "J'en viens maintenant à ce qui est le trait cardinal et caractéristique de l'administration iranienne. On peut dire que le gouvernement et la vie elle-même, dans ce pays, consistent en grande partie en un échange de cadeaux. On peut supposer que, dans ses aspects sociaux, cette pratique reflète les sentiments généreux d'un peuple amical, mais il y a en cela un côté absolument non émotif quand, par exemple, vous vous félicitez d'avoir reçu un cadeau, et vous vous apercevez que non seulement vous devez faire au donateur un cadeau de coût équivalent, mais que vous devez aussi rémunérer libéralement le porteur du cadeau (pour qui votre don est très probablement l'unique moyen de subsistance) selon la valeur pécuniaire du présent. Dans ses aspects politiques, la pratique de faire des cadeaux, bien que consacrée par les traditions tenaces de l'Orient, est synonyme d'un système décrit ailleurs en des termes moins agréables. C'est le système qui a prévalu pour le gouvernement de la Perse depuis des siècles, et dont le maintien constitue un obstacle absolu à toute réforme réelle. Du sháh aux subalternes jusqu'en bas de l'échelle, il n'y a guère de fonctionnaire à l'abri des cadeaux, guère de poste qui ne soit confié en échange de cadeaux, guère de revenu qui n'ait été amassé par accumulation de cadeaux. Chaque personne, presque sans exception, de la hiérarchie officielle mentionnée ci-avant n'a dû son poste qu'à un cadeau en argent soit au Sháh, soit à un ministre, soit au gouverneur supérieur en grade grâce auquel il a été nommé. S'il y a plusieurs candidats pour un poste, en toute probabilité celui qui fait l'offre la plus alléchante l'emportera.

 "...Le "madákhil", dont l'exaction sous mille formes différentes n'est égalée que par la multiplicité de son ingéniosité, est en Perse une institution nationale bien-aimée, l'intérêt primordial et la joie de l'existence des Persans. Ce terme remarquable, pour lequel M. Watson écrit qu'il n'y a pas d'équivalent précis en anglais, peut se traduire diversement par commission, pourboire douteux et vol, bénéfice, selon le contexte. Généralement, cela signifie la marge d'avantages personnels, souvent sous forme d'argent qui peut être retirée de n'importe quelle transaction. Une négociation dans laquelle sont concernées deux parties: le donateur et le bénéficiaire, le supérieur et le subordonné, ou même deux fonctionnaires de rang égal, ne peut avoir lieu en Perse sans que la partie présentée comme l'auteur de la faveur accordée ou du service rendu ne demande et ne reçoivent un bénéfice précis en espèces pour ce qu'il a fait ou donné. L'on peut dire évidemment que la nature humaine est à peu près la même partout dans le monde, qu'un système analogue existe, sous une appellation différente, dans notre pays, et que les critiques philosophes retrouvent chez les Persans des hommes et des frères. Dans une certaine mesure, cela est vrai. Mais dans aucun pays du monde que j'aie jamais vu ou dont j'aurais entendu parler, le système n'est si ouvertement cynique, ni si généralisé qu'en Perse. Loin de se limiter au domaine de l'économie interne ou aux transactions commerciales, il pénètre toutes les actions et inspire la plupart des actes de la vie. Du fait de ce système, on peut dire que la générosité ou la prestation de services gratuits ont été effacées, en Perse, de la catégorie sociale, et la cupidité a été élevée en un principe dictant la conduite des hommes.... Grâce à cela, du souverain aux sujets, on institue une progression arithmétique des butins: chaque personne de cette gamme descendante se rémunérant auprès de la personne immédiatement inférieure à elle dans la hiérarchie, et le malheureux paysan étant la dernière victime. Il n'est pas surprenant, dans ces conditions, que les postes officiels soient la route générale vers la richesse et qu'il y ait des cas fréquents d'hommes qui, partis de rien, se trouvent résider dans une magnifique demeure, entourés d'une foule de personnes attachées à leur service, et vivant dans un style princier. "Profitez au mieux tant que vous le pouvez" est la règle qu'adoptent la plupart des gens lorsqu'ils prennent leurs fonctions dans la vie publique. Et l'esprit populaire ne s'oppose pas à un tel comportement; l'estime envers quelqu'un qui, en ayant la possibilité, n'a pas rempli ses poches, est à son sens l'inverse d'un compliment. Personne ne pense à ceux qui souffrent, aux dépens de qui, en fin de compte, on a retiré les éléments de ces "madákhils" successifs alors que la sueur de leurs front a nourri la richesse gaspillée en maisons de campagne luxueuses, en curiosités européennes et en énormes suites de serviteurs.

 "Parmi les traits de la vie publique en Perse qui frappent le plus immédiatement les yeux de l'étranger et qui proviennent indirectement des mêmes circonstances, l'on trouve le nombre énorme de subalternes et d'hommes de suite qui s'affairent autour des ministres ou des fonctionnaires de tout genre. Dans le cas d'un fonctionnaire de haut rang ou ayant un haut poste, le nombre de ces personnes varie entre 50 et 500. Benjamin écrit que, en son temps, le Premier ministre en avait 3000. Certes la théorie de l'étiquette sociale et cérémoniale qui prévaut en Perse et, en fait, dans tout l'Orient, est, dans une certaine mesure, responsable de ce phénomène, l'importance d'une personne étant évaluée, en grande partie, selon l'étalage public qui est fait et selon le nombre de serviteurs dont cette personne peut, à l'occasion, faire parade. Mais c'est l'institution du "madákhil," des pourboires illicites et des vols qui est à la base du mal. Si le gouverneur ou le ministre était obligé de verser un salaire à la totalité de cette équipe servile, les rangs de cette dernière se rétrécirait rapidement; or, la majorité de ces personnes ne sont pas payées; elles s'attachent à leur maître en raison des possibilités d'extorsion que ce lien leur offre, et elles prospèrent et s'engraissent grâce à de petits bénéfices. L'on peut facilement concevoir combien cet essaim de suceurs de sang draine les ressources du pays. Ce sont les véritables prototypes de travailleurs improductifs, absorbant de la richesse mais n'en créant jamais; et leur existence n'est pas loin d'être une calamité nationale....Un point essentiel de l'étiquette de Perse est que lorsqu'on va faire une visite, on emmène un nombre aussi grand que possible de membres de sa maison, soit à cheval, soit à pied, le nombre de personnes de cette suite étant pris comme une indication du rang de son maître.

 D. L'ordre ecclésiastique

 "...L'islám, merveilleusement adapté tant au climat qu'au caractère et aux occupations des pays sur lesquels il a mis son emprise de fer, tient ses adeptes dans un assujettissement total, du berceau à la tombe. Pour eux, ce n'est pas seulement une religion, mais également un gouvernement, une philosophie et une science. La conception mahométane n'est pas tellement celle d'une Église-État mais, si l'on peut se permettre cette expression, d'un État-Église. Les structures qui entourent la société elle-même en la pervertissant ne sont pas de fabrication civile, mais ecclésiastique; et, enveloppé dans cette foi superbe mais paralysante, le musulman vit dans une abdication de tout vouloir qui le satisfait; il estime qu'il est de son plus haut devoir d'adorer Dieu et de contraindre ou -lorsque cela est impossible- de mépriser ceux qui ne l'adorent pas, et puis il meurt avec le ferme espoir de gagner le paradis.

 "...Ces siyyids, ou descendants du Prophète, sont pour le pays une gêne intolérable; ils déduisent de leur descendance supposée et de la prérogative du turban vert, le droit à une indépendance et à une insolence dans le comportement, dont leurs compatriotes -non moins que les étrangers- ont à souffrir.

 "...En tant que communauté, les juifs de Perse sont enfoncés dans une grande pauvreté et une grande ignorance....Dans tous les pays de l'Orient, ce malheureux peuple a été soumis à la persécution que l'habitude lui a appris, et a appris au monde, à considérer comme son sort normal. Généralement contraints de vivre à part dans un ghetto, ou quartier séparé dans les villes, les juifs ont depuis des siècles soufferts d'interdits dans les professions, le costume et les habitudes, ce qui en a fait des parias sociaux par rapport aux autres humains....A Isfáhán, où l'on dit qu'il y en a 3700, et où ils jouissent d'un statut relativement plus favorable que dans les autres régions de la Perse, on ne leur permet pas de porter le "kuláh", ou couvre-chef persan, ni d'avoir une boutique dans le bazar, ni de construire les murs de leur maison à la même hauteur que ceux de leurs voisins musulmans, ni de monter à cheval dans la rue....Mais dès qu'il se produit, en Perse ou ailleurs, une explosion de bigoterie, les juifs sont susceptibles d'être les premières victimes. La main de tous est contre eux; et malheur au malchanceux hébreu qui est le premier à se trouver en face d'une populace persane.

 "...Peut-être le trait le plus extraordinaire de la vie à Mashhad, avant que je laisse de côté le sujet du sanctuaire et des pèlerins, est-il la disposition qui est prise pour le soulagement matériel de ces derniers pendant leur séjour dans la ville. Pour compenser les longs voyages qu'ils ont faits, les épreuves qu'ils ont subies et les distances qui les séparent de leur famille et de leur foyer, on leur permet, avec la convénience de la loi religieuse et des représentants de celle-ci, de contracter un mariage temporaire pendant leur séjour dans la ville. Il y a à cette fin une forte population permanente d'épouses. L'on trouve un mullá, sous l'autorité duquel est établi un contrat qui est officiellement signé par les deux parties, une redevance versée et l'union légalement constituée. Au bout de deux semaines, d'un mois ou de la période quelconque spécifiée dans le contrat, celui-ci prend fin; le mari temporaire retourne à ses propres lares et pénates, dans quelque pays distant et la dame, après une période obligatoire de quatorze jours, reprend sa carrière du mariage permanent. En d'autres termes, un système géant de prostitution, sous l'autorité de l'Église, règne à Mashhad. Il n'y a probablement pas en Asie de ville plus immorale; et je regrette de dire combien de pèlerins, parmi tous ceux qui sans broncher traversent les mers et les terres pour embrasser la grille de la tombe de l'Imám, sont peut-être aussi encouragés et consolés pendant leur marche par la perspective de vacances agréables et de ce que l'on pourrait décrire dans la langue courante comme "une partie de plaisir".

 Conclusion

 "Avant de quitter le sujet des lois persanes et de leur application, permettez-moi d'ajouter quelques mots à propos des peines et des prisons. Rien n'est plus choquant pour le lecteur européen qui, cheminant à travers les pages, illustrées de crimes et éclaboussées de sang, de l'histoire perse au cours du dernier siècle et -heureusement à un moindre degré, en ce siècle-ci,- que le récit de punitions barbares et de tortures abominables, témoignant alternativement de l'âpreté de brutes et de l'ingéniosité de démons. Le caractère persan a toujours été astucieux et insensible à la douleur; et il a trouvé dans le domaine des exécutions judiciaires une large place pour l'exercice de ces deux imperfections. Jusqu'à une période toute récente, qui déborde largement sur le règne actuel, les prisonniers condamnés ont été crucifiés, tués à coups de fusil, enterrés vifs, empalés, ont eu les pieds ferrés comme les sabots des chevaux (supplice des brodequins), ont été écartelés après avoir été attachés à la cime de deux arbres ployés remis ensuite dans leur position naturelle, transformés en torches humaines, écorchés vifs.

 "...Dans un système de gouvernement à deux faces, tel que celui dont je viens de faire la description, -à savoir une administration dont chaque acteur est à la fois celui qui donne et celui qui reçoit un pourboire, et une procédure judiciaire sans lois et sans Cour de justice,- on comprend facilement qu'il n'existe guère de confiance dans le gouvernement et qu'il n'y ait pas de sentiment personnel du devoir ni d'orgueil de l'honneur, pas de confiance mutuelle ni de coopération (sauf au service du mal), pas d'infamie à être découvert après un forfait, pas de crédit pour la vertu et, par-dessus tout, pas d'esprit national ni de patriotisme.

 Ils ont raison, ces philosophes qui soutiennent que, en Perse, la réforme morale doit précéder la réforme matérielle et la réforme interne, la réforme externe. Il est inutile de greffer de nouvelles branches sur un système dont la sève même est épuisée ou empoisonnée. On peut donner à la Perse des routes et des chemins de fer, on peut exploiter ses mines et ses ressources, on peut entraîner son armée et vêtir ses artisans, mais on ne l'aura pas amenée au sein des nations civilisées tant qu'on ne sera pas parvenu au coeur de son peuple et qu'on n'aura pas donné une orientation nouvelle et radicale au caractère et aux institutions nationaux. J'ai fait cette peinture, que j'estime véridique, de l'administration persane afin que les lecteurs anglais puissent comprendre le système que les réformateurs -qu'ils soient étrangers ou indigènes- ont à combattre, ainsi que le mur de fer de résistance, édifié par l'ensemble des instincts les plus égoïstes de la nature humaine, qui s'oppose aux idées de progrès. Le sháh lui-même, quelque sincère que soit son désir d'innover, est, dans une certaine mesure, impliqué dans ce système pernicieux, étant donné qu'il lui doit sa fortune privée; tandis que ceux qui, en privé, condamnent le plus vivement le système, ne sont pas en reste pour courber la tête ouvertement dans le temple de Rimmon. Dans tous les rangs inférieurs à celui du souverain, l'initiative fait complètement défaut pour ce qui est de se rebeller contre la tyrannie de coutumes immémoriales; et si une forte personnalité comme le roi actuel ne peut l'entreprendre qu'à l'essai, où est-il celui qui prêchera la croisade?"

 (Extraits de l'ouvrage de Lord Curzon: "Persia and the Persian Question.")
 
 Hommage de Bahá'u'lláh au Báb et à ses principaux disciples

 Extraits du Kitáb-i-Iqán

 Bien qu'il fût encore très jeune et que la cause révélée par lui fût contraire aux désirs de tous les peuples de la terre -grands et petits, riches et pauvres, glorifiés et humiliés, rois et sujets, il se leva pourtant et la proclama avec opiniâtreté. Tous ont su et entendu cela. Il ne craignait personne; il était insouciant des conséquences. Or une telle chose pouvait-elle se manifester, si ce n'est par le pouvoir d'une révélation divine et par la puissance de l'invincible volonté de Dieu? Par la justice divine! Si une personne, quelle qu'elle soit, devait conserver en son coeur une aussi grande révélation, la pensée d'une telle déclaration suffirait à la confondre! Même si les coeurs de tous les hommes avaient afflué en son coeur, elle hésiterait encore à s'aventurer dans une si formidable entreprise. Elle ne pourrait l'accomplir qu'avec la permission de Dieu, et seulement si la voie de son coeur était liée à la source de la grâce divine et son âme, assurée de l'infaillible soutien du Tout-Puissant. A quoi, nous demandons-nous, attribuent-ils une si grande audace? L'accusent-ils de folie, comme ils l'ont fait des prophètes du passé? Ou maintiennent-ils que sa motivation n'était autre que le pouvoir et l'acquisition de richesses terrestres?

 Bonté divine! Dans son Livre, qu'il a intitulé "Qayyúmu'l-Asmá" -le premier, le plus grand et le plus puissant de tous les livres,- il prophétisa son propre martyre. On y trouve ce passage: O toi, Vestige de Dieu! Je me suis entièrement sacrifié pour toi; j'ai accepté des calamités pour l'amour de toi; et je n'ai aspiré à rien d'autre qu'au martyre dans le sentier de ton amour. Dieu, l'Exalté, le Protecteur, l'Ancien des jours, m'est un témoin suffisant!"

 "...Le révélateur de telles paroles pouvait-il être considéré comme suivant toute autre voie que la voie de Dieu, et comme ayant aspiré à autre chose qu'à son bon plaisir? Dans ce verset même réside, bien caché, un souffle de détachement pour lequel, s'il était insufflé dans le monde, tous les êtres renonceraient à leur vie et sacrifieraient leur âme.

 "...Et, à présent, considérez comment ce Sadrih du Ridván de Dieu s'est levé, en sa prime jeunesse, pour proclamer la cause de Dieu. Voyez quelle constance il a révélé, lui, la Beauté de Dieu! Le monde entier s'est levé pour l'entraver, mais il a échoué totalement! Plus la persécution infligée à ce Sadrih de béatitude se faisait cruelle, plus sa ferveur s'intensifiait et plus la flamme de son amour brûlait avec ardeur. Tout ceci est évident, et nul n'en conteste la vérité. Finalement, il rendit l'âme et prit son vol vers les royaumes d'en-haut.

 "...A peine cette éternelle Beauté s'était-elle révélée à Shíráz, en l'année soixante, et avait-elle déchiré le voile de la dissimulation, que les signes de l'ascendance, de la puissance et du pouvoir émanant de cette Essence des essences et de cet Océan des océans furent manifestes en chaque pays. Tant et si bien que, de chaque côté, apparurent les signes, les preuves, les marques et les témoignages de ce divin Flambeau. Combien de coeurs purs et tendres reflétèrent fidèlement la lumière de cet éternel Soleil! Et multiples furent les effluves de savoir émanant de cet Océan de divine sagesse qui englobe tous les êtres! Dans chaque cité, tous les religieux et les nobles se levèrent pour les entraver et les réprimer, et se ceignirent les reins de la malignité, de l'envie, de la tyrannie, afin de les supprimer. Combien de ces saintes âmes, de ces essences de justice, accusées de tyrannie, furent mises à mort! Et combien d'incarnations de pureté, qui ne manifestaient que la véritable connaissance et des actes irréprochables, subirent une mort atroce! En dépit de tout cela, chacun de ces êtres saints, jusqu'à son dernier souffle, exhala le nom de Dieu et s'éleva dans le royaume de soumission et de résignation. Telle fut la puissance et l'influence transformatrice qu'il exerçait sur eux, qu'ils cessèrent de nourrir d'autre désir que sa volonté, et allièrent leurs âmes à son souvenir.

 "Réfléchissez: Qui, dans le monde, est capable de manifester un tel pouvoir transcendant, une telle influence pénétrante? Tous ces coeurs immaculés, toutes ces âmes sanctifiées ont, avec une absolue résignation, répondu à l'appel de son décret. Au lieu de se plaindre, il rendirent grâce à Dieu et, au milieu des ténèbres de leur angoisse, ne révélèrent rien d'autre qu'une radieuse soumission à sa volonté. L'on sait combien implacable fut la haine, combien cruelles furent la méchanceté et l'inimitié que nourrissaient, envers ces compagnons, tous les peuples de la terre. La persécution et les souffrances qu'ils infligèrent à ces êtres saints et spirituels étaient considérées par eux comme les moyens de parvenir au salut, à la prospérité, et à la réussite éternelle. Le monde a-t-il jamais, depuis l'époque d'Adam, connu un tel tumulte, une commotion d'une telle violence? Malgré toutes les tortures qu'ils subirent et les multiples afflictions qu'ils endurèrent, ils devinrent objets de l'opprobre et de l'exécration universels. La patience ne fut révélée, me semble-t-il, qu'en vertu de leur courage, et la fidélité elle-même fut engendrée par leurs actes.

 "Médite en ton coeur sur ces événements capitaux, afin de pouvoir saisir la grandeur de cette révélation et en percevoir la prodigieuse gloire."
  Traits distinctifs de l'islám shí`ah

 "Le point essentiel sur lequel les shí`ahs (ainsi que les autres sectes comprises sous le terme plus général d'imámites) diffèrent des sunnís, c'est la doctrine de l'imámat. Selon la croyance sunníe, la succession du Prophète (le khalifat) est une affaire à déterminer par le choix et l'élection de ses successeurs, et le chef visible du monde musulman est qualifié pour la position éminente qu'il occupe, moins par quelque grâce divine spéciale que par une alliance d'orthodoxie et de capacités administratives. Selon le point de vue imámite, en revanche, la succession du Prophète est une question d'ordre exclusivement spirituel; une fonction conférée par Dieu seul, d'abord par son bon Prophète et, ensuite, par ceux qui lui ont ainsi succédé, et sans aucun lien avec le choix ou l'approbation populaires. en un mot, le khalifat des Sunnís est simplement le défenseur -extérieur et visible- de la foi; l'imám des shí`ahs, quant à lui, est le successeur, divinement ordonné du Prophète, doué de toutes les perfections et de tous les dons spirituels, auquel doivent obéir tous les fidèles, dont la sagesse est surhumaine et dont les paroles font autorité. Le terme général d'imámat est applicable à tous ceux qui partagent ce dernier point de vue, sans référence à la voie dans laquelle ils retracent la succession du Prophète; il inclut donc des sectes telles que les báqírís et les ismá`ílís, ainsi que les shí`ahs ou "Église des Douze" (Madhhab-i-Ithná-`Asharíyyih), comme elles sont plus spécifiquement qualifiées, et qui seules nous intéressent ici. Selon ces sectes, douze personnes détinrent successivement le titre d'Imám. En voici la liste:

 1. `Alí-ibn-i-Abí-Tálib, le cousin et premier disciple du Prophète, assassiné par Ibn-i-Muljam à Kúfih, en l'an 40 après l'hégire (661 ap. J.-C.).

 2. Hasan, fils d'`Alí et de Fátimih, né en l'an 2 après l'hégire, empoisonné sur l'ordre de Mu`ávíyih I en l'an 50 après l'hégire (670 ap. J.C.).

 3. Husayn, fils d'`Alí et de Fátimih, né en l'an 4 après l'hégire, tué à Karbilá le 10 muharram de l'an 61 après l'hégire (10 oct. 680 ap. J.-C.).

 4. `Alí, fils de Husayn et de Shahribánú (fille de Yazdigird, le dernier roi sassanide), généralement appelé Imám Zaynu'l-Abidín, empoisonné par Valid.

 5. Muhammad-Báqír, fils de Zaynu'l-Abidín (voir plus haut) et de sa cousine Umm-i-`Abdu'lláh, la fille de l'Imám Hasan, empoisonnée par Ibráhím ibn-i-Valid.

 6. Ja`far-i-Sadiq, fils de l'Imám Muhammad-Báqir, empoisonné sur l'ordre de Mansúr, le Khalífih abbaside.

 7. Músá-Kázim, fils de l'Imám Ja`far-i-Sádiq, né en l'an 129 après l'hégire, empoisonné sur l'ordre de Hárúnu'r-Rashíd en l'an 183 après l'hégire.

 8. `Alí-ibn-i-Músá'r-Ridá, généralement appelé Imám Ridá, né en 153 après l'hégire, empoisonné près de Tús, dans le Khurásán, sur ordre du Khalífih Ma`mún, en 203 après l'hégire et enterré à Mashhad, ville qui tire de lui son nom et sa sainteté.

 9. Muhammad-Taqí, fils de l'Imám Ridá, né en 195 après l'hégire, empoisonné par le Khalífih Mu`tasim à Baghdád, en 220 après l'hégire.

 10. `Alí-Naqí, fils de l'Imám Muhammad-Taqí, né en 213 après l'hégire, empoisonné à Surra-man-Ra'á en 254 après l'hégire.

 11. Hasan-i-`Askarí, fils de l'Imám `Alí-Naqí, né en 232 après l'hégire, empoisonné en 260.

 12. Muhammad, fils de l'Imám Hasan-i-`Askarí et de Nargis-Khátún, appelé par les shí`ahs "Imám-Mihdí", "Hujjatu'lláh" (la Preuve de Dieu), "Baqíyya-tu'lláh" (le Vestige de Dieu) et "Qá'im-i-Al-i-Muhammad" (celui qui naîtra de la famille de Muhammad). Il portait non seulement le même nom, mais aussi le même kunyih (Abu'l-Qásim) que le Prophète et, selon les shí`ahs, il est illégitime à quiconque de porter en même temps ce nom et ce kunyih. Il naquit à Surra-man-Ra'á en l'an 255 après l'hégire et succéda à son père, en qualité d'Imám, en 260 après l'hégire.

 "Les shí`ahs soutiennent qu'il ne mourut point, mais qu'il disparut dans un passage souterrain à Surra-man-Ra'á en 329 après l'hégire; qu'il vit toujours, entouré d'un groupe élu de ses disciples, dans l'une de ces mystérieuses cité, Jábulqá et Jábulsá; et que, à la consommation des temps, lorsque la terre sera remplie d'injustice et que les fidèles seront plongés dans le désespoir, il apparaîtra, annoncé par Jésus-Christ, vaincra les infidèles, établira la paix et la justice universelle, et inaugurera un millénaire de béatitude. Durant toute la période de son imámat, à savoir de l'an 260 après l'hégire à ce jour, l'Imám Mihdí a été invisible et inaccessible à la masse de ses disciples, et c'est ce que signifie le terme "occultation" (Ghaybat). Après avoir assumé les fonctions d'Imám et présidé aux funérailles de son père et prédécesseur, l'Imám Hasan-i-`Askarí, il disparut de la vue de tous, sauf de quelques élus qui, l'un après l'autre, continuèrent à agir en tant qu'agents de communication entre lui et ses disciples. Ces personnes furent connues sous le nom de "Portes" (Abváb). La première fut Abú-`Umar-`Uthmán ibn-i-Sa`íd `Umarí; la deuxième, Abú-Ja`far Muhammad-ibn-i-`Uthmán, fils du précédent; la troisième, Husayn-ibn-i-Rúh Naw-bakhtí; la quatrième, Abu'l-Hasan `Alí-ibn-i-Muhammad Símarí. De ces "Portes", la première fut désignée par l'Imám Hasan-i-`Askarí, les autres par la "Porte alors en fonction, avec l'approbation de l'Imám Mihdí. Cette période, s'étendant sur 69 années, durant laquelle l'Imám fut encore accessible par l'intermédiaire des "Portes", est connue en tant que "Occultation mineure" (Ghaybat-i-Sughrá). Celle-ci allait être suivie de l'Occultation majeure (Ghaybat-i-Kubrá). Lorsqu'Abu'l-Hasan `Alí, la dernière des "Portes", fut près de sa fin, il fut instamment prié par les fidèles (qui envisageaient avec désespoir la perspective d'être totalement séparés de l'Imám) de nommer un successeur. Il refusa toutefois en ces termes: "Dieu a un dessein qu'il accomplira". Ainsi, à sa mort, toute communication avec l'Imám et ses disciples cessa, et "l'Occultation majeure" débuta, et se poursuivra jusqu'au retour de l'Imám à la consommation des temps."

 (Extrait de: "A Traveller's Narrative", Note O, pp. 296-99)
  Généalogie du prophète Muhammad

 Quraysh
 `Abd-i-Manáf
 I
 __________________________________________
 Háshim       `Abdu'sh-Shams
   I           I
 `Abdu'l-Muttalib         Umayyaih
   I         I
_________________________________________  Caliphes Omayyades
I   I     I
`Abdu'lláh `Abú-Tálib     `Abbás
 I     Caliphes abbassides
MUHAMMAD
 I
Fátimih    `Alí
  I
     ___________
 I  I
   Hasan    Husayn

Caliphes omayyades, 661-749 ap. J.-C.
Caliphes abbassides, 749-1258 ap. J.-C.
Caliphes fatimites, 1258-1517 ap. J.-C.
Caliphes ottomans, 1517-19 ap. J.-C.
Naissance de Muhammad, le 20 août 570 ap. J.-C.
Déclaration de sa mission, 613-14 ap. J.-C.
Sa fuite à Médine, 622 ap. J.-C.
Abú-Bakrí's-Siddíq-ibn-i-Abí-Quháfih, 632-34 ap. J.-C.
`Umar-ibn-i-Khattáb, 634-44 ap. J.-C.
`Uthmán-ibn-i-`Affán, 644-56 ap. J.-C.
`Alí-ibn-i-Abí-Tálib, 656-61 ap. J.-C.
 Théorie et administration de la loi en Perse au milieu du dix-neuvième siècle

 "...La loi en Perse et, en fait, parmi les peuples musulmans en général, se divise en deux secteurs: la loi religieuse et le droit coutumier, la loi qui se fonde sur les écritures mahométane, et celle qui s'appuie sur le précédent, la loi qui est administrée par des tribunaux religieux, et celle qui est du ressort des tribunaux civils. En Perse, la première est connu sous le nom de shar`; la seconde, sous celui de `urf. Toutes deux ont donné naissance à une jurisprudence applicable en pratique, et à peu près conforme aux besoins et aux conditions de ceux pour lesquels elle est dispensée. Le fondement de l'autorité, dans le cas du shar`, ou loi religieuse, consiste dans les paroles du Prophète contenues dans le Qur'án, dans les opinions des douzes saints Imáms dont la voix, selon le jugement des musulmans shí`ahs, est d'un poids à peine inférieur, et dans les commentaires d'une école de juristes religieux éminents. Ces derniers ont joué à peu près le même rôle que les célèbres juris consulti à Rome pour le droit coutumier ou les commentaires talmudiques dans le système hébreu. Le corps juridique ainsi constitué a été grossièrement codifié et divisé en quatre rubriques, traitant respectivement des rites et devoirs religieux, des contrats et obligations, des affaires privées, des règles somptuaires et de la procédure judiciaire. Cette loi est administrée par une cour religieuse composée de mullás, c'est-à-dire de prédicateurs laïques, et de mujtahids (docteurs de la loi), parfois assistés de qádís ou juges, et sous la présidence d'un fonctionnaire connu sous le titre de shaykhu'l-islám, celui-ci étant, en règle générale, désigné par le souverain pour être affecté à chacune des villes les plus importantes. Dans le passé, le chef de cette hiérarchie religieuse était le sadr's-sudúr, ou Pontifex Maximus, un dignitaire choisi par le roi et placé à la tête de l'ensemble de la prêtrise et de la magistrature du royaume. Cette fonction fut toutefois abolie par Nádir Sháh durant sa campagne anticléricale, et n'a jamais été restaurée. Dans les agglomérations plus réduites et dans les villages, la fonction de ce tribunal est assumée par le, ou les mullá(s) local(aux) qui, pour examiner une affaire, sont toujours prêts à citer un texte extrait du Qur'án. Dans le cas des Cours suprêmes, la décision est invariablement rédigée et accompagnée de la citation des Écritures ou des commentateurs sur lesquels elle se fonde. Les affaires d'une extrême importance sont soumises aux plus éminents mujtahids, qui ne sont jamais très nombreux et tirent leur position exclusivement de leur savoir ou de leurs éminentes capacités, ratifiées par l'assentiment populaire, et dont les décisions sont rarement contestées....Dans les ouvrages sur la théorie juridique en Perse, il est communément écrit que les affaires criminelles sont du ressort des tribunaux religieux et les affaires de droit civil, de celui des tribunaux séculiers. En pratique, toutefois, une distinction aussi nette n'existe pas: les fonctions et prérogatives des bancs de magistrats varient selon les époques et semblent être affaire de hasard ou de choix, plutôt que de nécessité; à l'heure actuelle, bien que les affaires criminelles particulièrement ardues puissent être soumises aux tribunaux religieux, ces derniers ont à traiter principalement des affaires de droit civil. Les cas d'hérésie ou de sacrilège leur sont tout naturellement soumis, et ces tribunaux ont également connaissance des cas d'adultère et de divorce; l'ivresse en tant que délit, non contre le droit coutumier (en fait, si c'était une affaire de précédent, l'insobriété pourrait présenter, en Perse, les plus hautes justifications), mais contre le Qur'án, tombe sous le coup de leur jugement....

 "Du shar`, je passe à l'`urf, ou droit coutumier. En principe, ce dernier s'appuie sur la tradition orale, sur les précédents et sur la coutume. En tant que tel, il varie selon les régions du pays mais, comme il n'existe aucun code écrit ou reconnu, l'`urf varie encore davantage en pratique, selon le caractère ou les caprices de celui qui l'administre....Les administrateurs de l'`urf sont les magistrats civils à travers le royaume, car il n'y a pas de tribunaux séculiers ni de bancs de magistrats comme dans les pays occidentaux. Dans un village, l'affaire sera portée devant le kad-khudá ou chef de village et, dans une ville, devant le dárúghih ou magistrat de police. Ils ont à connaître de tous les délits mineurs qui, en Angleterre, intéressent un tribunal de police urbaine ou un banc de magistrats ruraux. Le châtiment, en cas de larcin, d'agression, etc. est, en règle générale, la restitution, en nature ou en espèce; si l'indigence rend impossible cette procédure, le prévenu est copieusement battu. Toutes les affaires criminelles ordinaires sont soumises au hakím, ou gouverneur général. L'ultime Cour d'appel, dans chaque cas, est le souverain, et ces exercices de juridiction subordonnés ne sont qu'une délégation de l'autorité souveraine du monarque, bien qu'il soit rare qu'un requérant tant soit peu éloigné de la capitale puisse faire entendre sa plainte aussi loin.

 ...La justice, rendue de cette manière par les officiels du gouvernement de Perse, n'obéit à aucune loi et ne se conforme à aucun système. La publicité est la seule garantie d'équité, mais grandes sont les possibilités de píshkash et de corruption, en particulier aux échelons inférieurs. Les dárúghih ont la réputation d'être à la fois sévères et vénaux, et certains vont jusqu'à dire qu'il n'est pas de sentence officielle en Perse, même au plus haut niveau, qui ne puisse être influencée par une considération d'ordre pécuniaire."

 (Extrait de l'ouvrage de Lord Curzon intitulé "Persia and the Persian Question", vol. I, pp. 452-55.)
 La dynastie Qájár

Fath-`Alí Sháh, 1798-1834 ap. J.-C.
Muhammad Sháh, 1835-48 ap. J.-C.
Násiri'd-Dín Sháh, 1848-96 ap. J.-C.
Muzaffari'd-Dín Sháh, 1896-1907 ap. J.-C.
Muhammad-`Alí Sháh, 1907-9 ap. J.-C.
Ahmad Sháh, 1909-25 ap. J.-C.
Mírzá Abu'l-Qásim-i-Qá'im-Maqám
Hájí Mírzá Aqásí,
Mírzá Taqí Khán, Amír-Nizám,
Mírzá Aqá Khán-i-Núrí.
 Remerciements

 Je tiens à exprimer ici ma gratitude à Lady Blomfield pour ses précieuses suggestions, à un correspondant anglais pour son assistance lors de la rédaction de l'introduction, à Madame E. Hoagg pour avoir bien voulu dactylographier le manuscrit, ainsi qu'à Mademoiselle Effie Baker pour les photos qui ont servi à illustrer le présent ouvrage.

     -Le traducteur.
  Préface

 J'ai l'intention, avec l'aide et l'assistance de Dieu, de consacrer les pages d'introduction du présent récit aux informations que j'ai pu recueillir au sujet de ces deux grandes lumières, Shaykh Ahmad-i-Ahsá'í et Siyyid Kázim-i-Rashtí; après quoi j'espère relater, dans l'ordre chronologique, les principaux événements qui se sont déroulés depuis l'an 1260 après l'hégire, année qui vit la déclaration de la foi par le Báb, jusqu'à nos jours en l'an 1305 après l'hégire.

 Parfois, j'entrerai dans les détails et, parfois, je me contenterai d'un bref résumé des faits. Je donnerai une description des épisodes que j'ai moi-même vécus et de ceux qui m'ont été rapportés par des informateurs attitrés et dignes de foi, en spécifiant, dans chaque cas, leurs noms et leurs positions. Je suis principalement redevable envers les personnes suivantes pour les informations qu'elles m'ont apportées: Mírzá Ahmad-i-Qazvíní, le secrétaire du Báb; Siyyid Ismá'íl-i-Dhabíh; Shaykh Hasan-i-Zunúzí; Shaykh Abú-Turáb-i-Qazvíní, sans oublier Mírzá Músá, Aqáy-i-Kalím, frère de Bahá'u'lláh.

 Je rends grâce à Dieu de m'avoir assisté dans la rédaction de ces pages préliminaires, de les avoir bénies et honorées de l'assentiment de Bahá'u'lláh qui a daigné les examiner et qui a signifié, par l'intermédiaire de son secrétaire Mírzá Aqá Ján, qui les lui avaient lues, sa satisfaction et son approbation. Je prie que le Tout-Puissant me soutienne et me guide, de peur que je ne faillisse à la tâche que je me suis engagé à accomplir.

        Muhammad-i-Zarandí.
`Akká, Palestine,
en l'an 1305 après l'hégire.
 La chronique de Nabíl

Chapitre I

La mission de Shaykh Ahmad-i-Ahsá'í